Dans un continent africain encore marqué par des défis structurels- croissance inégale, dépendance aux matières premières et instabilité politique-le legs de Lee Kuan Yew, architecte du « miracle singapourien », offre un modèle pragmatique et efficace. Décédé en 2015, cet ancien premier ministre a transformé une petite île sans ressources en une puissance économique mondiale. Alors que l’Afrique subsaharienne affiche une croissance moyenne de 3,5 % en 2025 selon la Banque mondiale, Singapour maintient un PIB par habitant supérieur à 90000 dollars. Quelles leçons les économies africaines peuvent-elles tirer de cette trajectoire exemplaire ?
Un miracle bâti sur la discipline et l’ouverture
Lee Kuan Yew, qui a dirigé Singapour de 1959 à 1990, a hérité d’un territoire vulnérable : un port colonial délabré, avec un chômage endémique et une population multiculturelle divisée. En 1965, au moment de l’indépendance, le PIB par habitant avoisinait les 500 dollars, un niveau comparable à celui de nombreux pays africains post-coloniaux comme le Ghana ou le Kenya. Pourtant, en adoptant une stratégie hybride mêlant capitalisme de marché et intervention étatique forte, Singapour a connu une croissance annuelle moyenne de 7 % sur quatre décennies.
Au cœur de ce succès : une lutte acharnée contre la corruption.
Dès son arrivée au pouvoir en 1959, Lee Kuan Yew s’est appuyé sur la bonne gouvernance en engageant une lutte sans merci contre la corruption à travers le Bureau d’investigation des pratiques de corruption (CPIB) de Singapour créé en 1952 par le gouvernement colonial britannique. Il a renforcé cette structure en la rattachant directement au Cabinet du Premier Ministre et en lui donnant des pouvoirs étendus pour lutter efficacement contre la corruption à Singapour. Cette institution indépendante a éradiqué les pots-de-vin au sein de l’administration. Résultat ? Singapour figure systématiquement parmi les pays les moins corrompus au monde selon l’indice de Transparency International. En Afrique, où la corruption draine jusqu’à 148 milliards de dollars par an d’après les estimations de lUnion africaine, une telle approche pourrait libérer des ressources pour l’investissement productif. Le Rwanda, souvent qualifié de « Singapour de l’Afrique », a dailleurs emprunté cette voie sous la présidence de Paul Kagame, avec une croissance de 8 % en moyenne depuis 2010 et une réduction drastique de la corruption.
Investir dans le capital humain, clé de la compétitivité
Lee Kuan Yew insistait sur le fait que « les ressources humaines sont le seul atout d’une nation sans pétrole ni minerais ». Singapour a ainsi investi massivement dans l’éducation : un système bilingue (anglais et langues locales) axé sur les sciences, la technologie et les compétences professionnelles. Aujourd’hui, 60 % de la population singapourienne détient un diplôme universitaire, et le pays attire des talents mondiaux via des visas flexibles. Cette main-dœuvre qualifiée a séduit les multinationales: Apple, Google ou Pfizer y ont installé des hubs régionaux , générant des emplois et des transferts de technologie.
Pour l’Afrique, où le taux de chômage des jeunes frôle les 30 % dans des pays comme le Nigeria ou l’Afrique du Sud, ce modèle est particulièrement pertinent. La Banque africaine de développement (BAD) estime que le continent doit créer 12 millions d’emplois par an pour absorber sa démographie galopante. En s’inspirant de Singapour, des nations comme l’Éthiopie ou le Maroc pourraient réformer leurs systèmes éducatifs pour privilégier les filières STEM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques). Déjà, des initiatives comme l’African Leadership University au Rwanda, influencée par les méthodes asiatiques, forment des entrepreneurs adaptés au marché global.
Ouverture aux investissements et diversification économique
Singapour n’a pas succombé au protectionnisme post-colonial. Lee Kuan Yew a ouvert l’économie aux investissements directs étrangers (IDE), offrant des incitations fiscales et une réglementation stable. Le pays est devenu un hub logistique et financier : son port traite 37 millions de conteneurs par an, et sa bourse est l’une des plus dynamiques d’Asie. Cette stratégie a permis une diversification rapide, passant d’une économie de commerce à des secteurs high-tech comme la biotechnologie et la fintech.
En comparaison, l’Afrique reste trop dépendante des exportations de commodities – pétrole, minerais, cacao , etc…- exposées aux fluctuations des prix mondiaux. Selon le Fonds monétaire international (FMI), les IDE en Afrique subsaharienne ont chuté de 10 % en 2025 en raison de l’instabilité géopolitique. Adopter le modèle singapourien impliquerait de créer des zones économiques spéciales (ZES), comme celles de Shenzhen en Chine, mais adaptées au contexte africain. Le Kenya, avec sa Vision 2030 inspirée en partie de Singapour, développe déjà Konza Technopolis, une « Silicon Savannah » qui attire des investisseurs dans les TIC.
Cependant, des critiques soulignent l’autoritarisme de Lee Kuan Yew : censure médiatique et restrictions sur les libertés civiles. En Afrique, où la démocratie est souvent fragile, importer ce modèle sans garde-fous pourrait exacerber les inégalités. Paul Kagame au Rwanda est loué pour sa croissance, mais critiqué pour son régime répressif. Les leaders africains doivent donc équilibrer autorité et inclusivité, en s’appuyant sur des institutions comme l’Union africaine pour promouvoir une gouvernance transparente.
Des partenariats sino-africains pour accélérer le transfert?
Singapour sert aujourdhui de pont entre l’Asie et l’Afrique. Des forums comme le Singapore-Africa Business Forum facilitent les échanges, avec des investissements singapouriens dans des secteurs comme l’agriculture durable au Ghana ou les infrastructures en Guinée. Lee Kuan Yew avait visité l’Afrique en 1964 et en avait tiré des leçons : éviter le tribalisme et le socialisme étatiste qui ont plombé de nombreuses économies post-indépendance.
Pour lAfrique, l’enjeu est clair : avec une population projetée à 2,5 milliards d’habitants en 2050, le continent doit miser sur l’industrialisation rapide. Le modèle de Lee Kuan Yew, adapté aux réalités locales comme l’intégration régionale via la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) , pourrait catalyser cette transformation. Comme l’affirmait l’ancien leader singapourien : « Le développement n’est pas une question de chance, mais de choix disciplinés. » L’Afrique, riche en potentiel humain et en ressources, a tout à gagner à faire ces choix.
Oumar Kateb Yacine est Analyste-Consultant Géopolitique
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