La Guinée peut-elle transformer ses corridors miniers en véritables leviers de développement économique et social ? C’est l’une des questions majeures soulevées par Aboubacar Koulibaly, directeur général de Rio Tinto Guinée, lors de la table ronde de l’Observatoire de la gouvernance et de la compétitivité des entreprises (OGCE).
Dans son intervention, le responsable a défendu une approche fondée sur une meilleure intégration des infrastructures minières dans les politiques publiques d’aménagement du territoire. Pour lui, les chemins de fer, les ports et les installations énergétiques ne doivent pas être considérés uniquement comme des équipements destinés à l’exploitation et à l’exportation des ressources naturelles. Ils peuvent également contribuer à la mobilité des populations, à l’émergence de nouvelles activités économiques et à l’amélioration des conditions de vie des communautés riveraines.
Fort de cette vision, Aboubacar Koulibaly a invité les décideurs guinéens à tirer les enseignements des expériences internationales afin de mieux orienter les futurs investissements structurants du pays.
Des corridors miniers aux corridors de développement
Au cœur de son intervention figure une distinction entre les corridors exclusivement réservés aux activités d’un opérateur minier et ceux conçus dès le départ pour répondre à plusieurs besoins économiques et sociaux.
Selon lui, un corridor à usage unique peut générer des retombées à travers le contenu local et la sous-traitance, mais il ne garantit pas nécessairement le développement des territoires qu’il traverse.
L’enjeu consiste donc à anticiper les besoins des communautés et à intégrer, dès la conception des projets, des possibilités d’accès aux infrastructures de transport et à l’énergie.
« Il est donc important de regarder si on change cette formule et que c’est multi-usage, c’est pensé avant, que l’énergie disponible tienne compte aussi de la connectivité de ce territoire, il va y avoir un développement endogène », a-t-il expliqué.
Cette approche suppose une planification concertée associant les autorités publiques, les investisseurs, les collectivités et les autres parties prenantes. Elle permettrait notamment de mieux articuler les projets ferroviaires et portuaires avec l’aménagement des villes, les services publics et les activités économiques locales.
Simandou et le corridor de la CBG au centre des réflexions
Évoquant les infrastructures minières guinéennes, Aboubacar Koulibaly a fait référence au projet Simandou, dont les infrastructures ferroviaires et portuaires représentent des enjeux majeurs pour le développement économique du pays.
Il a souligné l’intérêt d’intégrer la réflexion sur les usages multiples dès les premières étapes de conception et de négociation, afin que les infrastructures puissent, dans les conditions appropriées, contribuer à des objectifs dépassant le seul transport du minerai.
Le corridor ferroviaire de la Compagnie des bauxites de Guinée (CBG), dans la région de Kamsar, constitue également un exemple intéressant pour nourrir cette réflexion. Le responsable a notamment évoqué la possibilité d’étudier des usages complémentaires, comme le transport de voyageurs, afin d’améliorer la connectivité territoriale.
Une telle évolution nécessiterait toutefois des études techniques, une évaluation des capacités disponibles et un cadre réglementaire précisant les conditions d’accès, sans compromettre les exigences de sécurité et les impératifs opérationnels des activités minières.
L’énergie, un facteur déterminant pour les zones économiques spéciales
Au-delà des infrastructures ferroviaires, le directeur général de Rio Tinto Guinée a insisté sur le rôle stratégique de l’énergie dans la réussite des corridors et des zones économiques spéciales.
Pour lui, la disponibilité d’une électricité fiable constitue une condition essentielle à l’implantation d’industries, à la création d’emplois et à la diversification de l’économie.
À titre de comparaison, il a évoqué des expériences internationales, notamment en Arabie saoudite, où les zones économiques spéciales associent activités industrielles, transport, infrastructures portuaires et capacités énergétiques.
Cette approche intégrée pourrait inspirer la Guinée, à condition de tenir compte des réalités nationales et des besoins concurrents en matière d’électricité.
L’objectif serait de concevoir des espaces économiques capables d’attirer des investissements, de favoriser la transformation locale des ressources et de soutenir le développement des entreprises guinéennes.
Six recommandations pour améliorer la gouvernance des corridors
Pour passer de la réflexion à l’action, Aboubacar Koulibaly a formulé plusieurs recommandations à l’endroit des pouvoirs publics.
Il a d’abord préconisé l’intégration de clauses d’accès partagé dans les conventions relatives aux futures infrastructures, afin de définir dès le départ les possibilités d’utilisation par plusieurs catégories d’usagers.
Il a ensuite proposé la réalisation d’audits des capacités résiduelles des infrastructures existantes. Une collaboration entre les ministères des Mines et des Transports permettrait d’identifier les possibilités d’optimisation et de contribuer à la réduction des contraintes logistiques du pays.
Parmi les autres pistes avancées figurent :
la création d’une cellule de coordination des corridors, chargée d’assurer une vision globale de leur développement ;
l’élaboration d’un plan d’électrification des localités riveraines ;
la mise en place d’un cadre juridique consacré à l’utilisation partagée des infrastructures ;
l’établissement d’un mécanisme indépendant de régulation de l’accès, ainsi que d’une planification cohérente de l’aménagement du territoire.
Pour le responsable, cette gouvernance doit permettre de concilier les objectifs de rentabilité des investisseurs avec les ambitions de développement territorial portées par l’État.
Faire des investissements miniers un moteur de développement inclusif
À travers cette intervention à la table ronde de l’OGCE, Aboubacar Koulibaly met en avant une problématique centrale pour l’avenir économique de la Guinée : comment faire en sorte que les infrastructures construites autour des ressources minières produisent des bénéfices durables pour l’ensemble du pays ?
La réponse passe, selon les recommandations présentées, par une meilleure anticipation des besoins, une coordination interministérielle renforcée et une gouvernance adaptée aux usages multiples des corridors.
L’enjeu est de dépasser une logique centrée exclusivement sur l’extraction et l’exportation des minerais pour inscrire les investissements dans une stratégie plus large d’industrialisation, de développement des territoires et d’amélioration des services aux populations.
Pour la Guinée, riche de son potentiel minier et engagée dans de grands projets d’infrastructures, cette réflexion ouvre un débat stratégique sur la place des corridors dans la transformation économique nationale.
Ibrahima NDIAYE — Journaliste d’investigation Mines, Environnemen, Energieeconomie et Relations communautaires
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